Cher Henri Estèbe,
On peut épiloguer à l’infini sur l’art et la manière de concevoir ou de traiter le roman. Personnellement, je suis peu intéressé par les gloses gesticulantes qui alimentent ce débat. Pour tout dire, le sujet me fatigue. C’est en quoi tu fais erreur en avançant que ma « critique porte les germes d’une analyse générale du roman ». D’une part, le petit mot que je t’ai adressé pour agréer ta demande, ne relève en rien d’une « critique », au sens que revêt généralement le terme dans l’esprit des ratiocineurs patentés. Quant à ce qui serait mon «analyse », elle se résume humblement à un point de vue élémentaire, essentiellement établi sur des sentiments immédiats, non seulement exempts de toute formulation péremptoire, mais empreints de la retenue et de l’incertitude que me dicte mon amateurisme avoué dans ce domaine – comme le précise par ailleurs, et longuement, le préambule introduisant mon propos.
En somme, et à tout bien considérer, je n’ai fait que te souffler ces paroles sibyllines qu’on module pour soi-même dans les silences traversés d’éclairs de l’interrogation à la recherche du Sens. Tout le reste, dirait Verlaine, est (n’est que) littérature. C'est-à-dire peu de chose. Voire rien, en regard de l’écriture, cette zone floue de la pensée en action, qui n’a rien de comparable avec « la production littéraire », l’espace qui les sépare étant de l’ordre du vide sidéral.
La vraie critique, cher Henri, je crois que c’est toi qui l’as produite, dans ta réponse, en flagellant à merci le « journaliste maladroit » qui te hante, que tu fustiges vainement, et sur lequel tu reportes la responsabilité de tes insatisfactions plumitives. A mon avis, tu as tort d’en vouloir à ce fantôme, et d’accuser la nostalgie de réfréner ton écriture ; ni l’un ni l’autre ne sont, me semble-t-il, responsables de tes contrariétés. Ton fantôme, le journaliste, tu lui dois de savoir saisir les scènes de l’aventure humaine dans leur dimension quotidienne ; ce n’est pas un atout négligeable. Et c’est peut-être en puisant dans le fin fond de ces mines que tu pourrais trouver les pépites dont tu penses qu’elles te font défaut. Mais sûrement pas dans les arguties où le raisonnement laborieux s’épuise en un tissu de contradictions. Ce qui situe l’écrivain, ce n’est pas l’individu, ce n’est pas non plus je ne sais quel profil psychologique, et c’est encore moins son discours. Ce qui situe l’écrivain, c’est son travail. L’œuvre, si tu préfères, quelle que soit son importance. Et devant ce monstre cannibale, je ne sais, pour mon compte, qu’une attitude, c’est le silence.
Quant à la nostalgie, dont tu redoutes les effets, je pense au contraire qu’elle nourrit, irrigue, et innerve l’écriture ; qu’elle lui donne le souffle, les ailes, la résonnance et la lumière noire. Les grands écrits sont des trombes de nostalgie. Sans nostalgie, que seraient Proust, Joyce, Lowry, Durrell, Melville… dis-moi ?
Et réfléchis : Que serait le gros Riffard sans son urne funéraire ?
Allez, scribe, au travail !
Cordialement,
HMP.
Je te remercie de ta réponse à ma réponse que je viens de découvrir en rentrant de Nîmes. Je ne veux pas abuser de ton temps, mais simplement te dire, le réel plaisir que j’ai éprouvé à croiser ta plume. J’ai pu apprécier, mais je le savais déjà, la qualité et la justesse de tes propos, et découvrir en prime ta façon précise et élégante de redresser ma courte réflexion qui sortait en effet quelque peu de ses rails.
Tu as plus que jamais raison. Scribe au travail ! Mais pas tout seul pour ce qui me concerne, certes le moyen est puissant, je te l’accorde, mais on atteint très vite sa limite. Et c’est là justement que se situe la nostalgie. La mienne. Celle dont je voulais parler précédemment. Je ne méconnais pas celle de Proust (nostalgie ou mélancolie), en y ajoutant le souvenir, et surtout la façon inimitable qu’il a de réunir dans une même unité supérieure le souvenir perdu et la sensation présente, le pied qui se tord et les jours heureux d’autrefois. Je pourrais parler « des passagers » de la même façon.
L’écriture du journaliste s’exerce dans un monde fermé qui ne procède pas de la création mais du compte-rendu, en ce sens il est très limité. Il m’est arrivé plus qu’à mon tour de couvrir, par exemple une soirée de gym rythmique, tenu ou contraint par un propos technique, par l’algèbre et la géométrie, alors que j’aurais aimé pouvoir évoquer le petit ruban rose qui emprisonnait la crinière d’une jolie athlète ou encore son souci d’arborer un discret maquillage, tout en sachant l’intensité de l’effort qui l’attendait sur le tapis.
J’aurais voulu pouvoir dérouler des superlatifs, dire en parlant de Nadia Comaneci toute vêtue de blanc, qu’elle ressemblait à une Colombe en lisière d’un toit ou encore que ses mouvements n’amusaient pas le tapis, mais l’enchantaient, en faisaient même un tapis volant…
Le métier remet les choses à leur place, ignore le mariage de la grâce et de la technique dans un reportage. A cet égard, l’équipe se voulait être un journal que l’on pouvait lire débout, tôt le matin dans le métro. Pourquoi pas.
J’ai donc exercé mon métier entre les imprécations de mon rédac’chef, et avec dans ma gibecière Camus et Blondin, dont j’ai encore en mémoire quelques titres : La victoire à Ventoux, Cépage est sans pitié, On aime l’ovale pour sa rondeur, un Namur comme le nôtre….
Mais Blondin était avant tout un écrivain en service commandé par l’équipe.
Je suis navré d’évoquer ces quelques souvenirs personnels, mais c’est là que se situe, sans doute mal placée ma nostalgie. Je la redoute encore aujourd’hui car je tombe trop souvent dans une démarche exagérée de stylisation où la maladresse et l’exagération se laissent voir et des lors la forme submerge le fond et ne propose qu’une pseudo unité déçue ou décevante.
Je te souhaite, en conclusion, de passer de bonnes fêtes, en attendant, pour ce qui me concerne, de lire « Épaves », ton prochain bouquin que j’ai aperçu à l’affiche du site de LPE. Je suis convaincu qu’il appartiendra très vite à ma collection personnelle au même titre que les auteurs cités plus haut.
Amicalement. Et encore une fois merci.
H.E.
Henri-Michel POLVAN
Henri ESTEBE
La malédiction du Serre du Diable .
Cher Henri Estèbe,
Au seuil de répondre à ton souhait, en te livrant les réflexions que m’ont inspiré les pages de ton bouquin, j’éprouve un embarras dont il me faut t’informer. Il se trouve (mais tu ne l’ignores peut-être pas), que je ne suis pas un lecteur familier du type d’ouvrage auquel appartient cette « Malédiction du Serre du Diable », que je rangerais, sans la moindre nuance péjorative, dans la catégorie du « Roman policier » – le tien étant, pour la bonne mesure, nimbé de science-fiction. J’ajoute que je ne méprise nullement, ni ce genre, ni le style d’écriture qu’il implique ; jeune homme, je m’en suis régalé chez des maîtres comme Cheyney, Chandler, Hammett, Poe… lesquels ont laissé des œuvres aux charmes nombreux, certes, mais qui n’ont somme toute d’égale (Poe excepté) que leurs limites. Ce que j’essaie de te dire, c’est que, naviguant depuis en d’autres eaux, plus lourdes, et infiniment moins distrayantes, je ne suis pas en honnête mesure de fournir un commentaire éclairé sur un livre de cet ordre. D’où il convient que tu ne considères mes propos que pour ce qu’ils sont, à savoir la réponse amicale d’un amateur emprunté à une sollicitation incontournable. Voilà qui est dit.
J’avance donc humblement quatre remarques :
J’ai d’abord été sensible à la qualité de la langue, qui fait souvent cruellement défaut chez trop d’ « écrivains ». On devine là le journaliste, c'est-à-dire l’artisan scrupuleux, respectueux de l’outil. Et cela est un vrai plaisir, une authentique satisfaction.
Sur le plan général (disons « technique » pour faire sérieux), la première tient à ma surprise quant à l’emploi invariable du présent qui couvre tout le bouquin. A priori, c’est assez bien venu, la lecture s’en fait aérienne, facile, donc agréable. Le souci viendrait de ce que, systématisée, cette forme de narration confère à chaque chapitre l’aspect d’une séquence, ce qui, à mon sens, tend à réduire la nature littéraire de l’ouvrage, que l’on parcourt dès lors, non plus comme un livre, mais comme un scénario. Ce n’est pas un mal, il va sans dire. Juste un malentendu. A moins qu’il ne s’agisse d’un choix. Il resterait alors à se demander quel peut être l’objet de l’écriture, lorsque, hors l’alchimie des temps où s’élabore son essence, elle se prive de voix.
Où la voix reprend en revanche une partie non négligeable de ses droits, c’est bien dans les dialogues – flic-pute, notamment. De sorte que tu ne t’étonneras pas du plaisir que j’avoue avoir éprouvé à les suivre, à la lettre près, tellement il est clair que tu t’es toi-même régalé de les écrire. Ce sont là des pages, où San Antonio et Audiard ne sont pas loin.
Les personnages, nombreux, 26 ou 28, si je ne m’abuse, en 180 pages (soit 1 par 6 pages et des poussières : plus fort que Tolstoï !) manquent peut-être de consistance ; ceci expliquant cela. Inconnus, sans passé, surgissant, nom et prénom à l’affiche, à l’orée d’un chapitre, la plupart échangent trois mots et s’estompent aussitôt dans la chronologie complexe du récit, où les digressions, copieuses, égarent quelquefois la lecture. On souhaiterait que tous soient campés aussi bellement que l’est Jules Riffard, flanqué de sa Yolande en boîte.
Pour conclure, note tout de même, s’il te plaît, que, compte tenu de tout cela, et tout bien pesé, j’ai passé quelques bonnes heures en compagnie du Serre du Diable – ce dernier étant par ailleurs un proche des mécréants de mon espèce…
En toute amitié, fidèlement,
Ma réponse
Il était une fois Cheney, Chandler, Hammett et Poe…et j’ajouterais Horace McCoy, William Irish et plus près de chez nous : Vautrin.
Tout comme moi, tu penses, j’en suis persuadé, même si tu ne le dis pas, que le « roman policier » doit être un espace libre et enragé, où le seul code en vigueur est celui d’une mythologie tenace qui a enchanté ta jeunesse. Pourvu qu’il soit à l’envers de nos nombrils bien nourris et continue à porter les germes d’une critique sociale, comme il n’en existe, aujourd’hui, à aucun étage de notre littérature en col blanc.
Quittons, si tu le veux bien, la Malédiction, que le temps et l’impatience ont comploté maladroitement sous ma plume entre 2010 et 2011. Ta critique m’intéresse, car au-delà de ma petite prose, elle dépasse largement ce manuscrit et porte les germes d’une analyse plus générale du roman.
J’ai en tête deux réflexions, que je te livre : le langage commun appelle « roman » le récit mensonger du journaliste maladroit, et il y a quelques décennies l’usage voulait aussi ou encore que les jeunes filles soient « romanesques », c'est-à-dire des créatures idéales qui ne tenaient pas compte des réalités de l’existence.
En s’appuyant sur ces deux réflexions, on pourrait dire qu’un « certain roman », dans une certaine mesure serait alors un exercice d’évasion. Mais de quoi s’évade-t-on ? D’une réalité jugée trop écrasante. Les gens heureux écrivent des romans. Et la souffrance, c’est bien connu, ôte au moins provisoirement le goût de l’écriture. Pour ce qui me concerne « mon activité romanesque » s’appuie sur un refus du réel, qui n’est, ni plus ni moins que le pain quotidien du journaliste, ce drôle de métier où on se nourrit- et nourrit le lecteur- de la vie des autres. Et un jour nait immanquablement une sorte d’envie de romancer.
Je sais, je suis ici dans la nostalgie qui n’est pas le terrain idéal pour l’écriture. Et c’est alors une course sans fin où l’on s’épuise à chercher le ton juste, sans s’apercevoir qu’il s’agit toujours de notre même monde. La souffrance, le mensonge et l’amour sont les mêmes. Les personnages ont notre langage, nos faiblesses, plus rarement nos forces, mais au moins peut-on les conduire jusqu’aux extrémités de leur passion ou de leur folie, jusqu’au bout de leur destin. Et c’est là, c’est vrai où ils manquent, chez moi, de consistance, qu’ils ont la ténuité absurde du mauvais « roman américain », car, comme tu l’écris : certains surgissent au détour d’une page, juste un nom et un prénom. Sauf à admettre que ce ne sont que des passeurs de mots, privés de la courbe nue d’un langage sans défaut. Ainsi, peut-être permettent-ils une certaine continuité à l’intrigue ?
Finalement, le roman, chez moi, n’est peut-être qu’une tentative de correction d’une expérience professionnelle. Je m’y donne à moi-même, et je cherche à atteindre une limite apaisante, que professionnellement j’ai toujours poursuivie en vain.
Le vrai « roman », je te l’accorde volontiers, doit avoir une autre exigence, celle du propos et de sa mise en forme. On connaît la chanson n’est pas écrivain qui veut, parce qu’il y a de la fureur à écrire, de la rage à tenir le style. Rien que le plaisir de la langue et du verbe, voilà déjà un cap à atteindre, je pense ici à tes « passagers. », campés dans une langue lumineuse mais qui sent aussi le sabot et la sève parce que Rabelais est grand.
En ce qui me concerne, je ferai une petite exception pour Riffard, un flic qui m’a pas mal démangé la plume par ses turpitudes, son obésité, son alcoolisme, les drames de sa vie, toujours taraudé par une solide envie de baiser.
Et donc évoqué sous cet angle, «La malédiction » n’est vraisemblablement qu’un simple « roman d’éclairage. », écrit un peu trop à la marge, dans une imperfection qui me va assez bien, moi qui suis plus guidé par une sorte de nonchalence que par « le remettez çà », et pour qui l’écriture demeure encore une immense friche trompeuse, un versant du diable, l’approche difficile d’une intrigue imaginée à contre jour d’une fumée blanche.
Encore une fois merci et bien amicalement.
Henri Estèbe.
PS : Je m’aperçois que je n’ai pas évoqué le choix du présent.
Pourquoi l’employer alors que le passé (simple, imparfait, plus que parfait) donne de toute évidence plus de liberté, de richesse, de flashbacks en un mot plus de dimension, plus de voix, comme tu le fais remarquer.
Je n’ai pas fait ce choix par facilité, ni pour éviter le casse-tête, mais parce qu’il m’est apparu plus simple d’utiliser le présent dans un texte comportant beaucoup de dialogues, dès lors que je me trouvais dans un espace d’écriture en progression, au sens bien entendu du mouvement. Peut-être aurais-je dû commencer par « aujourd’hui » à la première page et suivre ainsi le positionnement des puristes, qui toutefois peut toujours se discuter.
Henri ESTEBE
Henri-Michel Polvan.