
Marcel BARIL
La mèche de cheveux
La mèche de cheveux
Retiré dans un mas au cœur de la garigue, Didier vit une retraite qui devrait harmoniser sa nouvelle façon de faire et de penser : un temps de philosophie à vivre.
Dans cette solitude, l’attente pour lui est devenue une seconde nature. C’est un état comparable à celui d’une femme enceinte à perpétuité, sauf que de temps en temps il met au monde quelques « inattendus » qui s’empressent à chaque fois de lui fausser compagnie : une biche entrevue au fond d’un bois qui, en agitant ses oreilles, lui fait un signe avant de se dissoudre dans un fond d’arbres. Elle reviendra peut-être ; il suffit de patienter. Pas forcément sur place, il est bien capable de quitter le lieu, en gardant au fond de lui seulement l’attente.
Ce jour là, au moment où il s’apprête à sortir, il entend gratter à la porte. Il reconnaît le toucher si particulier de Maud. Il s’y colle de tout son corps protégé par le silence. Elle, de l’autre coté, applique ses deux mains doigts écartés et son front sur cette carapace de bois qui les sépare et les unit.
Ça n’est pas la première fois qu’elle vient le surprendre et rompre son isolement. Rituellement ils arment leur joie d’être à nouveau rassemblés. Ainsi réunis par cette porte qui va rendre possible l’imaginaire.
Généralement, c’est après un long conditionnement qu’il met fin à leur impatience en ouvrant l’accès, aussitôt pris en charge par le regard de Maud. Un regard de fontaine qui inonde l’échange...
Dehors, le vent agite le décor. Plus loin au cœur de la colline une épaisse fumée témoigne d’un gigantesque incendie. Du ciel, s’abat le vacarme infernal des Canadairs allant et venant pour dégueuler leur suc intestinal sur l’horreur. Une odeur de pins grillés envahit la chambre. Une chaleur torride fait tout suinter, jusqu’aux murs. Le monde entier vibre, craque, explose autour de la maison.
Pendant ce temps, eux, comme cuirassés sous une cloche de verre, s’abandonnent aux caresses de leurs yeux, anesthésiés par l’apaisement assourdissant de l’exil, broyés par l’habitude de leurs gestes pourtant toujours réinventés. Tout se passe comme si l’invisible orchestrait un temps qu’ils ne reconnaissaient pas qu’ils ne maîtrisaient pas. Peut-être le temps de la découverte où l’on se met à table pour se nourrir l’un de l’autre.
Maud le fixe dans les yeux, le visage illuminé par un sourire. Elle le déshabille sans à-coup, puis fait glisser sa robe sur son corps et dans la continuité du mouvement l’attire vers le sol où ils se laissent choir comme deux plumes d’une même colombe.
Là sur le carreau à peine plus frais que l’air ambiant, ils s’abandonnent au festin.
… Cependant dans cette fournaise, les avions pompiers multiplient leurs passages, poursuivant leur incessante guerre, comme des attentats à répétition : un essaim d’abeilles affolées chargeant tous dards dehors pour tenter de désagréger leur couple. L’air devient irrespirable, la chaleur torride, les flammes apocalyptiques. Maud lui ouvre le ventre, sourit, cligne des paupières, lui baise le front et s’endort.
La caresse fraîche du soir vient le sortir de son dernier délire. Maud est déjà partie lui abandonnant sur la poitrine une mèche de cheveux. Didier se dirige vers la fenêtre où l’attend la réalité : la désolation même d’un grand désert de cendres grisâtre qui s’étend jusqu’au ciel. Plus une pie, plus un écureuil, plus une cigale. Seule l’odeur du feu fatigué et vaincu. Dehors, les couleurs ont blêmi. La mort se décline en gris sur gris. Le ciel sale tente de récupérer quelques lueurs au relief de la nuit qui s’avance, toute tremblante et effrayée. Une nuit dans l’ombre du désespoir, agrippée au bourdonnement du dernier bombardier d’eau qui rejoint sa ruche.
Il ne comprend pas ce qui vient de se passer. Il ne s’est aperçu de rien. Est-ce leur passion qui est la cause de cet incendie? Est-ce l’aura érotique des flammes qui a provoqué ce festin ? Dans un demi-sommeil, il ne parvient pas à faire la part des choses et à scinder la réalité de l’incendie et l’irréalité de leurs ébats.
« Ah ! ce vent de colère qui ne cesse de battre la porte, dit-il l’air ailleurs. Et la nuit venant quim’ouvre le cerveau. Je ne parviens à maintenir ma tête entière et refermée qu’au prix d’une lutte de Titans… Et encore mes forces ne tiennent que des moments très brefs car aussitôt elle explose, cette salope, elle explose et rejaillit sur les murs, tachant d’embruns et de jurons les plafonds ainsi que les moellons où la laine reste muette et tremblante. Elle a peur, la garce, car la lutte est fracassante et inégale aussi. Tant de souvenirs tentent de prendre corps, pour s’écouler du plafond en stalactites hideuses et s’égoutter, heure à heure, sur son nez resté curieusement à sa place, sans doute pour mieux apprécier. »
Le bourdonnement s’est accru, et fait trembler les murs, Didier sort à l’extérieur au moment même où l’oiseau de ferraille lâche, pour sécuriser définitivement l’endroit, sa dernière cargaison sur la maison noyant la carcasse de pierre avant de rentrer la conscience tranquille à la base…
Plus rien ne bouge…
Au matin, une équipe de secours découvre toute étonnée un homme mort noyé au centre d’un terrain calciné sur le perron de sa maison en ruine, avec une mèche de cheveux incrustée sur sa poitrine.