Sonia HAKIMI

 

Il faut bien le reconnaître : dans le bruit assourdissant que fait l’actualité nous avons  rarement l’occasion d’entendre des paroles fortes ou de nous arrêter à des textes marquants. Ils existent pourtant, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui…Ils nous invitent à réfléchir, à prendre conscience, à refuser, à imaginer ou à faire preuve de davantage de lucidité au regard des évènements ou du factuel.
Lambition de la rubrique Porte-voix  est d’ouvrir un « espace de liberté » pour vous offrir des rendez-vous réguliers,- parfois des coups de cœur- avec cette qualité littéraire et poétique, seule capable, à nos yeux, de nous faire prendre conscience…En choisissant cette voie de la pensée, nous entendons refuser la fatalité de la désinformation et rompre le cycle de la banalisation. Certes, cette action est un risque, mais le risque ne donne-t-il pas sens et transcendance à la vie ?

Ailleurs

 

Il  faisait une chaleur étouffante en ce mois d’Août.
Le jeune garçon était nonchalamment assis sur un banc de granit ; les yeux clos, la bouche entrouverte.
Malgré son costume au goût du jour, il avait l’air gauche d’un adolescent qui a trop vite grandi, étranger à ce corps disproportionné d’adulte. Sa carrure imposante contrastait avec son visage encore juvénile sur lequel un duvet naissant annonçait les prémices de la maturité.
Il  laissait ses pensées vagabonder, errer, ailleurs.
Ailleurs. Ce mot que son précepteur aimait tant pour désigner un élève distrait bien que brillant. Ailleurs, n’était ni un lieu, ni une personne et encore moins une chose. Ailleurs, c’était tout cela à la fois.
Ailleurs, c’était le flot des pensées rêveuses que lui procurait une photographie d’un pays lointain, Ceylan bien souvent, que lui ramenait un aïeul un peu décrépit.
Ailleurs, c’était le chant d’un oiseau qui rivalise de pépiements audacieux pour conquérir sa belle.
Mais ailleurs, c’était aussi un livre ou un vers dans lequel il se perdait pendant de nombreuses heures.
Ou encore, quand, au ballet, il observait ces ballerines, fragiles créatures au teint de porcelaine, s’élançant avec grâce pour s’envoler l’espace de quelques secondes au rythme d’une musique effrénée de Tchaïkovski.
Lorsque, dans l’embrasure de la salle de bal, il contemplait ces couples hauts en couleur, tournoyant aux trois temps d’une valse viennoise.
Ailleurs, il l’était également, lorsque sa mère le cajolait avec toute la tendresse dont elle seule était capable. Elle l’asseyait alors sur ses genoux, pressait sa tête dans le creux de son cou et l’étreignait délicatement en lui susurrant des légendes venues du fin fond du Tyrol.
Son entêtante odeur de jasmin, la douceur de sa peau d’ivoire, sa voix chaleureuse, tout en elle le réconfortait.
Le rire tonitruant de sa chère sœur. Eclatant sans retenue et fendant l’air de la pièce. D’une spontanéité sans égal.
L’émotion qu’il avait ressenti, quand, accompagnant son père au cours d’un voyage diplomatique au Royaume des Pays-Bas, il avait franchi le seuil du Mauritshuis et aperçu le regard vif mais songeur de cette jeune fille à la perle.
Lorsque son regard croisait celui d’une demoiselle inconnue. Durant ces quelques instants complices de découverte polie et silencieuse. Puis le moment où le coup d’œil rassasié de pensées bienséantes se transforme en une intense balade le long de ses courbes encore vierges de toutes caresses.
Les premiers baisers échangés dans l’ombre protectrice de cet altier pin noir. Sonnant comme un défi.
Oui, tout cela, le conduisait ailleurs. Loin, non pas dans des rêves ou de vulgaires scénarios qu’il se construisait, mais dans le vrai, le concret, l’exempt de tout protocole.
Il sortit de la torpeur dans laquelle l’avait plongé la fournaise estivale. Son complet collait à sa peau et son chapeau faisait perler de grosses gouttes de sueur sur son front.
Il se leva dans un mouvement lent, comme rouillé par sa léthargie. Cette touffeur l’insupportait et l’étiquette aristocratique autrichienne qu’il se devait maintenant de porter fièrement, lui interdisait de se découvrir comme les enfants du voisinage.
Il regarda la montre de gousset dont son père lui avait fait cadeau le matin même, pour son quinzième anniversaire, un bijou de famille de plus de deux siècles. Il était midi, ses cousins arriveraient bientôt, il lui fallait rentrer pour les accueillir. Il rangea le précieux objet dans son veston. Ses yeux balayèrent le paysage alentour. Les oiseaux immobiles guettaient en silence, les branches endormies semblaient figées, aucun bruit, aucun vent n’osait interrompre ce sommeil de la nature que le feu de l’été avait jeté.
Comme à regret, il emprunta le sentier du retour. Il monta péniblement le talus qui surplombait le domaine familial, accablé par la température ambiante. L’air se consumait, épuisant Stefan à chacun de ses pas. Arrivé à mi-chemin, le clapotis du lac voisin se fit entendre, le sortant de l’apathie dans laquelle il était.
Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Le lac ! Cette oasis de fraîcheur et de liberté autour de laquelle il avait tant joué enfant. Cette somptueuse étendue dont la visite lui avait été si souvent interdite sans la présence d’un adulte. Que de moments heureux il avait passé là-bas, à lire les pieds dans l’eau les lettres du jeune Werther ou la poésie de Byron, allongé dans l’herbe encore humidifiée par la rosée. Comment avait-il pu oublier cet endroit où son père s’exilait, à la recherche du peu de paix que pouvait lui fournir sa vie de haut diplomate viennois ? Etait-il si lointain ce temps de quiétude qu’est l’enfance ? Il bifurqua dès lors vers le petit chemin boueux conduisant à cet espace où le temps était suspendu en de radieuses réminiscences.
Au pied d’un immense épicéa, il posa sa canne, ses gants, ainsi que son chapeau sur un nœud que formait une racine. Il entreprit alors d’enlever ses couteuses chaussures qu’il disposa avec le plus grand soin. Après un dernier coup d’œil à sa montre, il la plaça à l’abri d’éventuelles éclaboussures, à l’intérieur de son couvre-chef. Ainsi délesté, Stefan avança d’un pas assuré jusqu’à la rive du lac.
L’eau était délicieusement glacée, elle le baignait maintenant jusqu’à la taille. Son costume était alourdi par le liquide qui s’y infiltrait. Que dirait sa famille si elle le voyait comme ça, lui, futur aristocrate respecté ? Pour la première fois depuis longtemps, il s’en moquait. Enfin, il retrouvait cet état de sérénité, libéré du poids du qu’en-dira-t-on par ce frisson glacial qui parcourait son corps. Il s’aventura davantage dans les profondeurs des eaux. Désormais seule sa tête dépassait de l’étendue.  Le froid l’enveloppait, lui lacérant les membres, mordant allègrement sa nuque, dévorant chaque partie de son être. Il exultait. Son corps gourd était inexorablement attiré par le fond, il se sentit glisser peu à peu sans chercher à se débattre.
A quelques mètres, empruntant le sentier principal, il entendit passer une voiture tirée par des chevaux qui devait probablement conduire ses cousins au domaine. Il lui aurait suffi de lutter, s’agiter, appeler à l’aide pour être entendu et ainsi secouru. Pourtant, il s’appliquait à être le plus silencieux possible. Il ne voulait pas être interrompu dans ce moment de chute, de liberté, ce dernier moment de vie. La voiture était maintenant loin. Il prit une ultime inspiration et se laissa sombrer dans cet abîme.